Son.Ex.soko.Adama.Bocar

Créer la réforme : ce qu’il faut vraiment pour transformer une nation
Pendant longtemps…
après avoir quitté le gouvernement… je me suis imposé un devoir de réserve.
Parce que la réforme est en cours.
Parce qu’elle ne m’appartient plus en tant que premier responsable
Parce qu’elle doit vivre… au delà de celles et ceux qui l’ont initiée.
Mais aujourd’hui, ici…
entre collègues du PNUD…
je fais une exception.
Non pas pour parler de lois.
Non pas pour parler de plans.
Mais pour parler de ce que la réforme exige vraiment, quand on est appelé à transformer une nation.
Le moment du choix
En 2019…
après l’élection de Son Excellence
Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani…
le cabinet du Président m’appelle.
On me propose d’entrer au gouvernement.
Je n’accepte pas tout de suite.
J’hésite. Longtemps.
Pas par manque de patriotisme.
Mais parce que je savais qu’entrer au gouvernement…c’est accepter de porter un poids très lourd…
Puis le Premier ministre me précise :
« Il s’agit de conduire la réforme
du secteur de l’éducation nationale. »
Et là… tout change.
Parce qu’au fond de moi, j’ai toujours eu cette conviction simple — presque brutale :

Si l’éducation ne fonctionne pas rien d’autre ne fonctionnera durablement dans un pays.
Alors je me suis posé une seule question :
Si je refuse…
que ferai je de plus utile pour mon pays ?
Je n’avais pas de meilleure réponse.
J’ai dit oui.
Avec foi.
En me disant que ce serait peut être insuffisant…
mais jamais par manque d’engagement et surtout pas faute d’avoir essayé….
La nuit de ma nomination…
une scène m’a marqué à jamais.
Mes enfants… et ceux de mon grand frère — qu’ils appellent Baba et moi Papa —- discutaient sans arrêt.
De quoi, à votre avis ?
D’éducation.
À un moment, l’un d’eux a dit,
très sérieusement :
Papa et Baba passaient tout leur temps à parler d’éducation…
« Maintenant, ils n’ont qu’à s’en occuper. »
Ce soir là, j’ai compris une chose essentielle :
La réforme n’est jamais abstraite.
Elle est aussi quelque part personnelle. Si ce n’est pas toujours…
Et elle sera toujours jugée…par les enfants ou tout au moins les générations futures
En arrivant au ministère,
mon premier réflexe
n’a pas été d’annoncer une “nouvelle” réforme.
Pourquoi ?
Parce qu’en Mauritanie,
les réformes de l’éducation
n’ont pas commencé avec moi.
Il y en a eu en 1959, 1967, 1973, 1979, 1999…
d’autres ajustements encore en 2012 avec des états généraux.
Ma mission n’était pas d’effacer l’histoire.
Ma mission était de m’inscrire dans cette histoire.
Bâtir sur l’existant.
Comprendre ce qui a marché.
Et surtout… comprendre pourquoi tant de chosesn’avaient pas tenu.
Un jour, je me suis dit : Pourquoi ne pas aller voir les anciens ministres de l’Éducation ? Tirer parti de leurs expériences…
Tous ont accepté.
Avec élégance. ,,,,, Avec honnêteté. …. Avec une volonté sincère de contribuer.
Parce que toutes celles et ceux à qui un Président confie l’éducation de son pays
partagent une même conscience : le poids moral de cette mission.

On ne réforme jamais durablement sans respecter ceux qui ont essayé avant nous.
Le choc du réel et le sentiment d’urgence

  • Je venais de réaliser qu’un ministre de l’éducation n’arrive pas un ministère, il ou elle arrive dans une salle de classe sans table banc, pire encore sans enseignants – dans des écoles sans toilettes … pire encore incécure – dans des villages où les parents ont cessé d’espérer –
  • Puis il y a eu la réalité administrative.
    Les dossiers – Les chiffres – Les briefings.
    Et très vite…un malaise.
    Personne ne maîtrisait vraiment les effectifs.
    Opacité.
    Flou.
    Incertain.
    Comment réformer un système dont on ne connaît même pas précisément les ressources humaines ?
    J’ai pris une décision claire : un audit du fichier du personnel — avec l’appui du PNUD.
    Parce que gouverner,
    ce n’est pas raconter une vision.
    C’est d’abord… voir clair.
    Inclure ou échouer : L’intélligence Collective n’est pas un slogan
    Une autre chose est vite devenue évidente :
    Une réforme imposée… est une réforme qui échoue.
    Alors nous avons ouvert le cercle.
    Parents d’élèves.
    Syndicats.
    Société civile.
    Partenaires techniques et financiers.
    Université Cambridge – à travers son département réformes
    GPE.
    Banque mondiale.
    AFD.
    UNESCO.
    UNICEF.
    et bien sûr le PNUD.
    La réforme a cessé d’être “la réforme du ministre”.
    Elle est devenue une conversation nationale avec l’appui des PTFs…
    J’ai aussi noté un vide institutionnel — le Benchmark des pays africains montrait que seuls le Madagascar et la Mauritanie n’avaient de conseil national de l’éducation – j’ai alors initié la mise en place d’un haut conseil de l’éducation pour me rendre que l’initiative n’est pas nouvelle faute de consensus — c’est une ancienne initiative….une demande depuis les années 70….j’ai alors eu l’opportunité de concretiser l’initiative par la mise en place de ce conseil…
    Regarder la vérité en face
    Les données étaient parfois cruelles.
    Plus de cinq mille enseignants manquants.
    Des niveaux de maîtrise très faibles.
    Et dans les grandes villes… les enseignants qui mettent leurs propres enfants dans le privé.
    Quand ceux qui font vivre le système n’y inscrivent plus leurs enfants…c’est que le problème est profond.
    Mais une réforme sérieuse commence toujours là où l’on accepte de regarder la vérité en face.
    J’avais dit au début de mon intervention que je ne parlais pas de lois – plans – néanmoins je souhaiterais avant de conclure de vous dire que l’ai l’honneur et la chance de boucler et faire approuver par le gouvernement avec un consensus des PTFs la feuille de route qui devait servir de base pour la conduite la réforme – il s’agissait :
    • Audit du fichier du personnel avec un consortium de 3 firmes (Grand Thornton/Youman/digi) britannique/senegalaise/mauritanienne avec l’appui du PNUD…sur financement et gestion
    • Étude de capitalisation des réformes (1959-1967-1973-1979-1999-etat généraux 2012- évaluation réforme 1999)- sur financement et appui UNESCO
    • Preparation des concentrations avec la mobilisation de 57 experts nationaux et 3 experts internationaux en appui à la mise en œuvre de la FDR par l’animation de focus group
    • Concertation ( communal – départemental – regional – national) – sur budget de l’etat avec accompagnement – des PTFs…..
    • Loi d’orientation
    • Lettre de politique sectorielle
    • Les PRDSE Régionaux
    • Le PNDSE national
    Quitter pour revenir
    Quand j’ai rejoint la Présidence, tout le monde m’a félicité.
    Sauf mes deux enfants qui à l’époque étaient à l’Université….
    Ils m’ont dit :
    « Nous ne sommes pas contents. … Tu aimais ce que tu faisais au ministère de l’éducation et Tu avais un grand projet pour les enfants de Mauritanie. »
    1 an et demi à la présidence, accompagnement du président de la République dans l’impulsion des différentes réformes (dont celle de la réforme de la zone franche dé Nouadhibou…) et le suivi de l’action gouvernementale, j’ai créé une delivery unit qui est aujourd’hui membre du réseau africain des delivery unit…
    7 mois à l’agriculture et mon retour à l’éducation pour seulement trois semaines et j’ai quitté cette hors du gouvernement,
    les parents d’élèves sont venus me remercier.
    Certains pensaient que j’avais démissionné.
    Je leur ai répondu calmement :
    Un poste ministériel …. n’est pas un métier….C’est une mission.
    Et toute mission a un début… et une fin.
    Le Président détient la légitimité et Le serviteur détient la responsabilité.
    En Conclusion
    Créer la réforme,
    ce n’est pas produire un document.
    Ce n’est pas annoncer un plan.
    Créer la réforme, c’est :
    Accepter la complexité.
    Écouter plus que parler – écouter pour comprendre plus que pour répondre…
    Produire de la clarté là où règne l’opacité.
    Mobiliser l’intelligence collective.
    Et surtout… ne jamais oublier que les enfants sont les vrais évaluateurs de nos politiques publiques.
    Une nation se transforme le jour où elle place l’éducation au cœur de son contrat moral avec l’avenir.
    Je vous remercie de votre attention.
  • Son.Ex.soko.Adama.Boca

By Albert C. Diop

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