La question harratine et, plus largement, celle des autres groupes qui se sentent victimes de discrimination dans notre pays, constitue aujourd’hui l’une des questions sociales et politiques les plus sensibles de la Mauritanie.

Elle mérite d’être abordée avec lucidité, responsabilité et courage, non pas pour opposer les composantes de la nation les unes aux autres, mais pour comprendre les causes profondes des inégalités et rechercher les voies permettant de construire une société plus juste, plus équilibrée et plus fraternelle.

Parler de la question haratine, c’est reconnaître une réalité historique et sociale qui ne peut être niée ou occultée. C’est aussi reconnaître que les conséquences de certaines pratiques anciennes continuent, sous différentes formes, à influencer les conditions de vie, l’accès aux opportunités, à la propriété, à l’éducation, à l’emploi et parfois même à la représentation sociale et politique.

Mais reconnaître cette réalité ne doit pas conduire à enfermer une partie de la population dans une identité de victime permanente. L’objectif d’une véritable politique d’émancipation doit précisément être de permettre à chaque citoyen de dépasser les déterminismes liés à son origine sociale et de disposer des mêmes possibilités de réussite.

L’émancipation ne peut donc pas se limiter aux discours politiques, aux revendications identitaires ou à la présence de représentants dans les institutions. La représentation est importante, mais elle ne constitue qu’un moyen.

Le véritable objectif doit être l’autonomie et la capacité de chaque citoyen à construire son propre avenir. Une personne qui reçoit une éducation de qualité, qui dispose d’une qualification professionnelle, qui peut accéder à la propriété, créer une entreprise, obtenir un financement, exercer librement une activité économique et participer à la décision publique est beaucoup moins dépendante des rapports de domination traditionnels.

C’est pourquoi l’éducation doit être placée au cœur de toute stratégie d’émancipation. Il ne suffit pas de construire des écoles ; il faut garantir la qualité de l’enseignement, lutter contre l’abandon scolaire, favoriser l’accès à la formation professionnelle et permettre aux jeunes issus des milieux défavorisés d’accéder aux études supérieures.

Une politique ambitieuse devrait également mettre l’accent sur les compétences numériques, les métiers techniques, l’entrepreneuriat et les nouvelles opportunités économiques. L’émancipation véritable commence lorsque l’individu possède les connaissances et les compétences nécessaires pour ne plus dépendre de la faveur d’autrui.

La question économique est tout aussi fondamentale. Une communauté ou une catégorie sociale qui demeure largement exclue des circuits de production, de financement et de propriété reste vulnérable, quelles que soient les avancées politiques réalisées. Il faut donc s’interroger sérieusement sur l’accès au crédit, à la terre, aux marchés publics, aux activités agricoles, pastorales, commerciales et industrielles.

La lutte contre les discriminations doit être accompagnée d’une véritable politique d’inclusion économique permettant aux personnes historiquement défavorisées de devenir des acteurs de la production nationale et non uniquement des bénéficiaires de programmes sociaux.

La question foncière occupe, dans cette perspective, une place particulière. En Mauritanie, la terre représente non seulement un patrimoine, mais aussi un instrument de production, de richesse et de transmission intergénérationnelle. Lorsque certaines catégories de citoyens rencontrent davantage de difficultés pour accéder à la propriété foncière ou pour sécuriser juridiquement leurs droits, cela peut contribuer à maintenir les inégalités pendant plusieurs générations.

L’État doit donc garantir une justice foncière fondée sur la transparence, la légalité et l’égalité devant la loi, tout en accordant une attention particulière aux populations qui ont historiquement eu moins accès à la propriété et aux ressources.

Mais l’émancipation suppose également une transformation de l’État et de ses pratiques. L’administration doit être fondée sur la compétence, la neutralité et le mérite. L’accès à un emploi public, à une responsabilité administrative ou à un service de l’État ne devrait jamais dépendre de l’appartenance sociale ou communautaire.

La lutte contre la discrimination doit donc commencer par l’application effective du principe selon lequel chaque Mauritanien doit être traité comme un citoyen à part entière.

Cette exigence concerne les Haratines, mais elle ne doit pas s’arrêter à eux. Les autres groupes ou catégories qui connaissent des formes de marginalisation doivent également être concernés par une politique nationale d’égalité des chances.

L’objectif ne devrait pas être de construire une succession de revendications communautaires concurrentes, chacune cherchant à obtenir des avantages particuliers, mais de créer un cadre national permettant de corriger les inégalités réelles partout où elles existent.

C’est ici que se pose une question essentielle : faut-il rechercher l’émancipation par la confrontation entre les communautés ou par la construction d’un rapport nouveau entre le citoyen et l’État ? La confrontation permanente peut mobiliser les frustrations, mais elle risque aussi d’approfondir les divisions. L’émancipation durable exige au contraire de transformer les frustrations en projets, les revendications en politiques publiques et les aspirations en capacités économiques et sociales.

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à la revendication. Une société ne progresse pas sans citoyens capables de dénoncer les injustices et d’exiger des changements. Mais la revendication doit être accompagnée d’une vision. Il faut passer d’une logique de dénonciation à une stratégie de transformation. Il faut demander non seulement « pourquoi sommes-nous discriminés ? », mais aussi « comment créer les conditions pour que nos enfants ne le soient plus ? ». Il faut passer de la recherche permanente de responsables à la construction de solutions durables.

La responsabilité de l’État est évidemment majeure, mais elle n’est pas exclusive. Les élites issues des groupes historiquement défavorisés ont également une responsabilité considérable. Elles doivent investir dans l’éducation, soutenir les jeunes, développer l’entrepreneuriat, créer des réseaux professionnels, encourager l’excellence et contribuer à la formation d’une nouvelle génération de cadres, d’entrepreneurs, d’enseignants, de juristes, d’ingénieurs et de responsables capables de prendre pleinement leur place dans la société.

L’émancipation doit également être culturelle et psychologique. Aucun groupe ne peut construire son avenir s’il reste prisonnier d’un sentiment permanent d’infériorité ou de dépendance. Il faut restaurer la confiance, valoriser les réussites, transmettre une culture du mérite et faire comprendre aux jeunes que leur avenir ne doit pas être déterminé par leur ascendance ou leur condition sociale. La dignité ne se décrète pas seulement par une loi ; elle se construit aussi par l’éducation, le travail, la responsabilité et la capacité à participer pleinement à la vie nationale.

En définitive, la question haratine et celle des autres groupes discriminés ne doivent pas être considérées uniquement comme des problèmes communautaires. Elles constituent une question fondamentale de construction de l’État et de la citoyenneté en Mauritanie. Une nation ne peut être véritablement forte lorsque certains de ses citoyens ont le sentiment que leur origine limite leurs possibilités. De même, aucune communauté ne peut durablement s’émanciper en restant enfermée dans la confrontation avec les autres.

La véritable voie d’émancipation doit donc être celle de l’égalité réelle : une égalité devant la loi, mais aussi une égalité des chances dans l’éducation, l’emploi, la propriété, l’économie, la justice et la participation à la décision publique. Elle doit permettre à chacun de devenir acteur de son propre destin et à chaque communauté de contribuer pleinement au développement du pays.

L’enjeu ultime n’est donc pas de savoir quelle communauté dominera demain, mais de construire une Mauritanie dans laquelle aucun citoyen n’aura besoin de son origine, de sa communauté ou de ses relations pour accéder à ses droits. Une Mauritanie où la naissance ne détermine plus la destinée, où le mérite et la compétence ont leur place, où la justice foncière et économique est une réalité, et où l’émancipation de l’un ne signifie pas l’exclusion de l’autre.

C’est probablement là que se trouve la véritable voie d’émancipation : non pas remplacer une domination par une autre, mais construire les conditions politiques, économiques, sociales et culturelles permettant de faire disparaître progressivement toutes les formes de domination et de discrimination.

Abdellahi Sarr

Administrateur de Régie Financière.

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By Albert C. Diop

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