
(Agence Ecofin) – La BIDC ambitionne d’allouer d’ici 2030 près de 41 % de ses engagements à des projets à impact environnemental et social. Dans une Afrique de l’Ouest en pleine mutation démographique et climatique, et où moins de 1 habitant rural sur 10 a accès à l’électricité, la banque accélère sa transition vers la finance durable.
Comment financer la croissance d’une région qui comptera 800 millions d’habitants en 2050, sans aggraver une crise climatique dont elle est l’une des premières victimes ? C’est, en substance, l’équation à laquelle tente de répondre la Banque d’Investissement et de Développement de la CEDEAO (BIDC).
Dans sa nouvelle stratégie quinquennale 2026 – 2030 intitulée « Stratégie GRO », l’institution sous-régionale de financement du développement basée à Lomé au Togo, prévoit de consacrer environ 41 % de ses engagements à des thématiques ESG (Environnementales, Sociales et de Gouvernance), dont un plancher de 15 % pour l’énergie durable.
Une promesse ambitieuse pour une banque dont le portefeuille total d’investissements atteignait 5,1 milliards USD à fin septembre 2025. « Les secteurs de l’énergie, de l’eau ou de l’agriculture ne sont pas automatiquement “verts” par nature, précise-t-on au sein de la Banque. En revanche, l’orientation stratégique de la BIDC est explicite et durable. ». Derrière cette formule, une volonté affichée de ne pas réduire la démarche à un étiquetage de circonstance.
Un retard continental à combler
L’ambition est à la hauteur du retard accumulé. Selon la Climate Policy Initiative (CPI), les financements climatiques en Afrique ont atteint 43,7 milliards USD sur la période 2021 ‑ 2022, soit une progression de 48 %. Mais le secteur privé ne contribue qu’à 18 % de ces flux soit la part la plus faible de toutes les régions du monde. Plus révélateur encore : entre 2012 et 2023, le continent a représenté moins de 0,2 % des émissions mondiales d’obligations vertes, sociales et durables, d’après le Natural Resource Governance Institute (NRGI).
Par ailleurs, les emprunteurs africains s’acquittent de coûts de financement plus de deux fois supérieurs à ceux de leurs homologues présentant une notation comparable, rappelait la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA). En d’autres termes, ceux qui ont le plus impérieusement besoin de ressources pour mener à bien leur transition sont précisément ceux pour qui le coût de l’argent demeure le plus prohibitif.
Un cadre environnemental et social aligné sur les standards internationaux
La BIDC ne part pas de zéro. Depuis 2013, elle s’appuie sur son Système de Gestion Environnementale et Sociale (SGES) progressivement renforcé, et désormais totalement aligné avec les normes de la Société Financière Internationale (IFC), de la Banque Mondiale, de la Banque Africaine de Développement (BAD), de l’Agence Française de Développement (AFD), etc., qui couvrent l’ensemble de ses instruments.
L’année 2025 a marqué une étape majeure avec l’accréditation de la banque au Fonds Vert pour le Climat (FVC), le principal dispositif mondial de financement climatique. Ce statut lui permet désormais de mobiliser directement des ressources concessionnelles pour financer des projets à forte valeur ajoutée écologique en Afrique occidentale.
Un accord de 100 millions d’euros signé avec la Banque Européenne d’Investissement (BEI) au sommet Finance in Common (FiCs) 2025 vient renforcer cette dynamique.
« L’accréditation au FVC n’est pas un simple label. C’est un accès direct à des ressources qui peuvent transformer notre portefeuille et accélérer la transition verte des Etats membres », explique l’Unité Environnement et Développement Durable (UEDD) de la Banque.
Des avancées concrètes posant un jalon historique sur les marchés financiers
En juillet 2024, la BIDC a franchi un cap historique en lançant le premier Emprunt Obligataire Vert, Social et Durable (GSS Bonds) par appel public à l’épargne en zone UEMOA (Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine). L’emprunt de 70 milliards FCFA (environ 123,13 millions USD) à un taux de 6,50 % sur 7 ans a été intégralement souscrit en moins de 5 jours, démontrant l’appétit croissant des investisseurs régionaux pour les instruments durables.
À titre de comparaison, la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) n’avait mobilisé que près de 100 milliards FCFA au total pour la transition climatique, selon ses propres chiffres de février 2025. La BIDC à elle seule représente donc une part substantielle de l’effort régional. À l’échelle mondiale, les émissions cumulées d’obligations durables dépassaient 5700 milliards USD en 2024, selon les estimations de la Climate Bonds Initiative, et avoisinaient même les 6200 milliards USD d’après la Banque Mondiale. Le contraste est saisissant.
L’équation énergétique, un défi à multiples tensions
Cependant, ces avancées institutionnelles se heurtent à une réalité sociale particulièrement implacable. Dans l’espace CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), le taux moyen d’accès à l’électricité plafonne à 54 %, et demeure inférieur à 10 % en milieu rural, selon la Commission de la CEDEAO. Au Niger, il n’atteint que 19 %. Comment envisager la décarbonation lorsqu’une partie considérable de la population ne bénéficie même pas d’un accès élémentaire à la lumière ?
La BIDC reconnaît pleinement ces contraintes, confie l’un de ses responsables. Dans les secteurs de l’énergie, des transports et de l’industrie, les impératifs de développement entrent fréquemment en friction avec les exigences environnementales. La Banque privilégie ainsi une « transition ordonnée » qui est un examen comparatif des alternatives techniques, des études d’impact rigoureuses et une orientation progressive vers des trajectoires sobres en carbone.
Elle met notamment en avant l’électrification solaire de 250 communautés rurales au Niger, financée à hauteur de 39,7 millions d’unités de compte, comme illustration tangible de la possibilité de concilier croissance économique et transition écologique.
L’épreuve de la mise en œuvre
Le plus ardu demeure encore à accomplir. La BIDC identifie elle-même plusieurs freins majeurs, dont « le coût élevé du capital, l’insuffisante préparation des projets et la persistance de contraintes macroéconomiques structurelles ». Ces obstacles sont largement documentés. Le coût d’emprunt pour financer des infrastructures d’énergie propre en Afrique atteint ainsi, selon une analyse de Columbia University, entre 15 % et 18 % en moyenne, contre 2 % à 5 % en Europe.
Le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) souligne pour sa part, la capacité limitée de nombreux gouvernements à structurer des projets véritablement bancables, tandis qu’un working paper du Fonds monétaire international (FMI) publié en 2025 met en lumière la faiblesse des marchés de capitaux et l’insuffisance des cadres réglementaires.
Même la BAD, institution pourtant d’une tout autre envergure, n’avait atteint que 78 % de son objectif de 25 milliards USD de financements climatiques à fin 2024. La BIDC mise quant à elle sur les mécanismes de blended finance et sur la mobilisation de ressources dédiées. Elle s’appuie également sur les estimations de la CEA des Nations Unies, selon lesquelles un investissement vert pourrait générer jusqu’à 420 % de valeur ajoutée brute supplémentaire, et 250 % de créations d’emplois de plus qu’un investissement classique.
Une projection certes fondée sur un exercice de modélisation, mais qui nourrit la conviction croissante que performance ESG et rentabilité ne sont nullement incompatibles.
Une transition qui doit rester inclusive
Le défi n’est donc pas de savoir si la transition doit être financée, mais comment la mettre en œuvre sans creuser les fractures sociales existantes. Avec ses nouvelles orientations, ses instruments renforcés et son positionnement international, la BIDC entend désormais pleinement jouer son rôle, qui est celui de devenir un accélérateur de la transition écologique, mais surtout un véritable acteur du développement équitable, durable et résilient en Afrique de l’Ouest.
Fiacre Kakpo
Edité par : Feriol Bewa